Depuis plusieurs années, on constate que de nombreuses personnes, pour ne pas dire la majorité, adoptent une orthographe abrégée ainsi qu’une syntaxe simplifiée, souvent agrémentée d’émojis remplaçant des mots entiers ou des constructions de phrases plus complexes. On utilise ainsi des abréviations comme « mw », « lkl » ou « bj » à la place de « mwen », « lekòl » et « bonjou ». Dans certains cas, les mots sont même totalement déformés, comme lorsqu’on écrit « mh » au lieu de « mwen ». Le plus souvent, cette pratique répond à un souci de rapidité dans la communication.
Beaucoup pensent que cette manière d’écrire appauvrit la langue et affaiblit les capacités rédactionnelles de ceux qui l’emploient. Mais quel est le point de vue des linguistes et des spécialistes de la cognition sur cette question ? Selon ces chercheurs, le phénomène est bien plus complexe qu’il n’y paraît.
Prenons l’exemple de la linguiste Naomi Baron, qui étudie l’influence des technologies sur les habitudes de lecture et d’écriture. Elle explique que la communication numérique encourage les individus à écrire plus rapidement, à privilégier des phrases plus courtes, plus directes et davantage conversationnelles. D’après elle, ces habitudes peuvent rendre plus difficile la rédaction de textes formels exigeant une réflexion approfondie : l’effort intellectuel nécessaire devient alors plus important qu’auparavant. Ce phénomène est parfois associé à ce que l’on appelle l’attrition orthographique ou encore l’analphabétisme fonctionnel.
Dans son ouvrage How We Read Now, elle montre que les personnes qui lisent principalement sur écran ont tendance à lire plus rapidement et à développer moins de patience face aux textes longs ou aux raisonnements complexes.
Une autre chercheuse, Maryanne Wolf, va encore plus loin dans sa réflexion sur la lecture numérique. Dans son livre Reader, Come Home, elle explique que le cerveau humain s’adapte aux habitudes de lecture les plus fréquentes. Lorsqu’une personne passe beaucoup de temps à naviguer rapidement sur des écrans, il peut devenir plus difficile pour elle de maintenir une concentration suffisante pour pratiquer une lecture profonde, celle qui exige analyse, mémorisation et réflexion critique. Selon d’autres spécialistes des sciences cognitives, cette transformation pourrait également influencer la manière dont les individus organisent leurs idées dans une rédaction formelle.
Les mêmes interrogations se posent concernant l’usage des émojis. Toutefois, afin de nuancer le débat, les recherches ne démontrent pas que les émojis et les abréviations détruisent automatiquement l’intelligence ou les capacités rédactionnelles. Beaucoup de personnes — notamment les jeunes — savent parfaitement distinguer le registre informel utilisé dans les conversations en ligne du style plus soutenu exigé à l’école ou dans le milieu professionnel. Les émojis permettent même souvent d’exprimer des émotions et de donner une tonalité au message, à la manière des expressions faciales dans une conversation orale.
C’est pourquoi de nombreux spécialistes estiment que le véritable problème ne réside pas dans les émojis ou les abréviations eux-mêmes, mais plutôt dans :
le manque de lecture approfondie ;
l’habitude de consommer uniquement des textes courts ;
la diminution de la pratique de l’écriture longue et structurée.
En résumé, les technologies numériques ont profondément transformé la manière dont les individus communiquent et envisagent l’écriture. Cependant, la capacité à bien écrire dépend toujours largement d’une lecture régulière, approfondie et réfléchie, ainsi que d’une pratique constante de la rédaction formelle.
Références
How We Read Now, Naomi Baron (Oxford University Press, 2021).
Reader, Come Home, Maryanne Wolf (HarperCollins, 2018).